Les colleureuses se réapproprient l’espace public pour changer les mentalités.

Les colleureuses se réapproprient l’espace public pour changer les mentalités.

Un mémorial en hommage aux femmes décédées sous les coups de leur conjoint était inauguré dans le 11è arrondissement le 10 janvier, posant des noms sur ces victimes anonymes. Hier-soir, une semaine plus tard, une jeune femme mourrait encore sous les coups de son-ex conjoint. Depuis moins d’un an, le mouvement des colleureuses met des réalités crues sous nos yeux.

Ce 17 janvier, une jeune fille de 21 ans a été retrouvée morte, son ex-compagnon âgé de 22 ans a reconnu son implication. Le drame survient après une “rupture mal vécue” par le mis en cause. Le slogan “Elle le quitte, il la tue” repris parmi ceux affichés par les “colleureuses” dans une poignée de rues, persiste comme tragique réalité.

Chaque année des centaines d’innocentes sont tuées par un homme. D’autres femmes élèvent leur voix pour leur rendre la parole, un hommage, et hurler la situation à la face du monde.

Et si le pire des violences domestiques était arrivé en enfermant victimes et bourreaux dans des enclos domestiques ? Les deux confinements ont augmenté drastiquement les violences au sein du foyer. En France, selon les statistiques officielles, en  2020, “ce sont 97 femmes tuées sous les coups de leur conjoint.” La plate-forme de signalement en ligne des violences sexuelles et sexistes mise en place par Marlène Schiappa enregistrait une hausse de 40% des appels de victimes pendant le premier confinement du printemps 2020 et a atteint près de 60% pendant le second par rapport à la normale. Un signe alarmant encore loin d’être représentatif. Le simple fait de décrocher son téléphone pour signaler ces violences est un acte courageux pour celles réduites au silence par la terreur. 

Sur leur page Facebook, les instigatrices du collectif « Féminicides par compagnons ou ex »  refusent les nuances de langage données à ces situations : « Non, ce ne sont pas des ‘drames familiaux’ ni des ‘drames de la séparation’ ni des ‘crimes passionnels’, ce sont des féminicides conjugaux perpétrés par des hommes frustrés qui pensent détenir un permis de tuer ». 

Dans le monde, en 2017 se sont près de 50 000 féminicides qui ont été recensées, en ne comptant que les chiffres où l’assassin était le partenaire ou un membre de la famille… 

Un mémorial qui voit le jour dans une période critique

L’inauguration du mémorial dédié aux victimes de féminicides dans le 11è arrondissement de Paris est une initiative parmi les nombreuses qui ont eu lieu ces derniers mois pour rendre hommage et alerter sur une situation qui a empiré depuis la crise sanitaire. 

Un autre mémorial avait déjà été érigé en Septembre 2020 dans la même ruelle. Ce 10 Janvier, cent onze prénoms ont été peints en lettres noires sur des affiches, pour les 111 femmes assassinées en 2020. Les violences conjugales n’ont jamais été aussi visibles que ces derniers mois, témoignant ainsi de l’urgence d’alerter.  

Celles que l’on appelle les colleuses se sont succédées durant 1h et demi pour afficher le prénom de celles qui ne sont plus là pour témoigner des sévices physiques et psychologiques qu’elles ont subis. Les mots accompagnant le mémorial ne prennent pas de pincettes : « Honorons nos mortes, protégeons nos vivantes. » 

Le jour de l’innauguration du mémorial, une jeune femme de 20 ans pointait une autre dimension de cette action collective au journal Ouest France : « On n’est pas habitués à voir des femmes qui se rassemblent dans la rue comme ça, ça nous permet de nous réapproprier l’espace public, et de s’y sentir à notre place, pour une fois ». 

Un réunion qui s’est soldée par des gerbes de fleurs déposées et une minute de silence  symbolique.  

Les “colleureuses”, un jeune mouvement urbain qui n’a jamais été aussi actuel 

Si ce mouvement est majoritairement composé de femmes, les hommes ne manquent pas non plus dans leurs rangs même si certains collectifs engagés considèrent symboliquement que les femmes doivent rester au premier plan de cette cause.

Les “colleureuses”, contraction de colleuses et colleurs, c’est un mouvement récent qui prend forme à Marseille en février 2019 à l’initiative de l’ancienne Femen Marguerite Stern. 

Prendre les devant et coller des messages impactant en grandes lettres sur les murs c’est une action qui puise son mode d’expression dans le street-art et sa prose dans des phrases chocs, empruntant souvent des punchlines de rap. Les maux apparaissent en lettres noires dans toute la France depuis quelques temps, et ne laissent pas indifférents ceux qui les croisent : « Plus écoutées mortes que vivantes”, “Éduquez vos fils”, « Des réformes avant qu’on soit mortes », “l’amour ne fait pas des bleus”,etc.

Qu’elles soient excessives, choquantes ou bouleversantes, les affiches sont reconnaissables, placées stratégiquement au détour d’une rue, et ne laissent personne indifférent, suscitant tantôt haine tantôt adhésion. 

Le mouvement réunit de plus en plus de collectifs sur tout le territoire tandis que la cause s’est en partie détachée de son initiatrice que l’on accuse d’exclure les identités transexuelles. La majorité des colleurs.se prônent en effet l’intersectionnalité et la convergence des genres, une vision progressiste et inclusive du combat parfois source de divergences au sein de la cause. 

Poser des mots pour exprimer une souffrance.

Dans une société où la majorité des femmes sont victimes de violences directes ou indirectes, passer à l’activisme est un acte fort, souvent intime. Celles qui se lancent dans le collage posent leurs mots sous les yeux des gens de manière à ce que personne ne puisse les rater. 

Pour beaucoup de colleuses, souvent victimes de traumatismes ou prenant conscience d’abus qu’elles vivent au quotidien, l’action de coller ces affiches est un acte cathartique. Leurs mots et slogans sont visibles de tous. 

L’une d’entre-elle résumait sur Vice “on aime ou ça fait chier, quoi qu’il en soit ça fait réfléchir”, c’est ce que l’espace urbain permet. “Le milieu militant n’est pas évident si tu n’as pas les codes. Le collage, tout le monde peut le faire ! » un premier pas pour certaines d’entre elles, vers un activisme plus engagé.

Une désobéissance civile incomprise et attaquée

Les arrestations musclées qui ont visé ces activistes rappellent que le mouvement n’est pas toujours compris mais surtout régulièrement pris pour cible par des hommes – voire des femmes – avec parfois avec une extrême violence. En septembre 2020, un automobiliste avait foncé en voiture sur un groupe de colleuses, après les avoir menacées de viol, blessant grièvement trois d’entre elles. Thaïs, 21 ans, témoignait de l’événement en Septembre sur Konbini :  “L’homme a pris un sens interdit,  a appuyé sur l’accélérateur et a foncé droit sur mes trois amies, on est passé très très près de rajouter quatre noms sur la liste des féminicides cette année”.

Les collectifs ont conscience que leur acte est illégal, un activisme engagé qui reste pacifiste et rarement violent. Si les forces de l’ordre ferment parfois les yeux et peuvent se montrer compréhensives, elles demandent la plupart du temps l’arrachage du collage.  

La com urbaine positive ça se passe mieux en rémunérant JC Decaux pour afficher des campagnes de greenwashing dans des boîtes vitrées rétro-éclairées. Bonne cause ou pas, en exploitant les murs de l’espace public, les colleureuses s’exposent à une amende. La plupart des collectifs prévoient une cagnotte collective à cet effet. Mais les arrestations musclées de colleuses par la police montrent, que sous couvert de faire respecter la loi, des abus ont lieu. 

Qu’il y ait eu une vive opposition de la part des dites coupables, ou non, certains faits divers interrogent sur le mode d’action de policiers, machos ? Des situations dégénérées pour des motifs sexistes, ou haineux de la part de patrouilles de Police .  Au soir du 14 juillet un collectif Nantais s’est fait “violemment agresser”, le groupe de jeunes femme est accusé  d’avoir “opposé, en réunion et sans arme, une résistance violente à une personne dépositaire de l’autorité publique”. Elles, en revanche, déclarent n’avoir opposé aucune résistance et vécu un calvaire, victimes d’insultes sexistes et d’étranglement, elles ont saisi l’IGPN. 

Quand les colleuses et colleurs ne sont pas agressés et traité.es de putes pendant leurs actions, elles ouvrent un dialogue et permettent une discussion, intriguent les passants et ont un rôle de relais.

L’une des colleuses, Lulle, déclarait au média BastaMag « Nous naissons femmes et toute notre vie, nous le savons dans nos interactions avec les hommes », « Nous subissons toutes des agressions, toute notre vie, que ce soit du harcèlement de rue ou plus. C’est agaçant par exemple que des femmes nous reprochent nos activités, car cette oppression n’est pas un problème de classe ou d’environnement social, nous sommes toutes concernées par le patriarcat “.  Pour certaines personnes, l’éducation à l’égalité des sexes est à refaire et ne s’invente pas.  Certains collectifs sont totalement allergiques aux comportements “borders” de ces individus, avec un taux de tolérance très faible à l’autre sexe. Ils adoptent  une attitude qui peut renforcer le triste cliché du féminisme enragé et les emmurailler dedans. Ce n’est pas toujours l’approche la plus éducative, mais pour les victimes de ce qui est dénoncé comme une société patriarcale, c’est parfois la protection la plus élémentaire à cette dernière. 

Entre inaction de l’état dénoncée et actions activistes incomprises

Les alertes sur la gravité de la situation des violences domestiques se sont multipliées ces derniers temps. Des documentaires ont ouvert les yeux au grand public sur les dérives des violences conjugales ces dernières années, d’autres ont vu le jour pendant le premier confinement en traitant aussi du cas des enfants, victimes directes ou collatérales. Un sujet qui n’a jamais été aussi actuel. Malgré le chemin parcouru, les différentes associations dénoncent un manque d’action du gouvernement :  « La violence de tous ces féminicides témoigne de l’inaction de l’État », affirmait en ce sens Sarah, une colleuse, dans un article du Parisien. 

Des leviers existent, comme la mise en place d’une réelle formation professionnelle des forces de l’ordre, des magistrat·es, et professionel·le·s de santé qui sont aux première ligne pour détecter et alerter sur ces souffrances domestiques. Cela pourrait se mettre en place par des politiques publiques plus considérables et par l’allocation de budgets plus conséquents. On verrait apparaître une meilleure prise en charge des victimes de violences conjugales ainsi que les moyens de prévention… Les activistes font du bruit et cherchent à mobiliser cet engrenage lent.

Dans une société à laquelle il reste à éduquer une vision naturellement égalitaire, les colleuses et colleurs s’approprient les villes et mettent leurs vérités sous les yeux des flux de passants, ces street-artists organisé.es et engagé.es participent à sensibiliser les gens à la réalité sous-estimée des violences conjugales. Un mouvement qui accompagne doucement la société vers le changement. Cela dans un monde qui ne réagit que face à des schémas de pensée binaires. Un changement en train de s’opérer, doucement. Des mots de colleureuses semés sur le chemin d’espérance d’une prise de conscience collective et politique pour endiguer l’impensable et les violences meurtrières et ordinaires au pays de l’égalité et des droits.
Qui sait si cela inspire encore le reste du monde. A l’écriture de cet article, le correcteur grammatical a parfois la fâcheuse tendance à souligner en bleu les accords au féminin. Tout se cache dans les détails, il n’y a pas que dans la rue que l’on éduque à l’égalité.

ParBlonde,
le

Nous contacter

3 min pour un Blonde meilleur

Reportez-nous votre expérience sur la bêta, ou les problèmes que vous constatez.
Sur quel terminal nous avez-vous visité ?*
Quel navigateur utilisez-vous ?*
Si vous avez rencontré un bug, décrivez-le ici*
E-mail