Loi écocide et petite histoire des déchets industriels

Loi écocide et petite histoire des déchets industriels

Déverser ses déchets toxiques dans la nature après les avoir déversés dans la bouche des citoyens ce n’est pas bien.

La convention citoyenne pour le climat a reposé les bases de l’écocide. Parmi les 7 mesures phares de 2021, le crime contre l’environnement revient sur le devant de la scène après avoir été rejeté par le Sénat l’an passé.

Avant l’environnement, la valorisation des poisons industriels

Avant de devenir des déchets industriels hautement toxiques, de nombreux produits d’origine pétro-chimique ou radioactive, ont trouvé un usage mercantile directement dans de délicieux produits cosmétiques et alimentaires. 

Du radium dans les sodas et barres chocolatées atomiques au début du XXème, du plomb dans les dentifrices, des dérivés de pétrole dans la margarine. Quand le législateur réussit à réguler les poisons pour qu’ils en restent à des objets non comestibles, il faut ajouter quelques décennies pour qu’ils soient convenablement traités. 

On attendra la fin des années 1990 pour que l’océan ne soit plus accepté comme une poubelle à déchets radioactifs. C’est de ces histoires dont nous parlons ici.

Vous n’avez pas les bases (?)

Le mot “écocide” est la contraction du mot “écologie” et du suffixe “cide” du latin cida, cædere, tuer. On le retrouve dans des mots incommodants tels “homicide”, “féminicide” ”génocide” ou encore “suicide” et désigne donc un crime contre l’environnement. Simple.

Il est apparu dans les années 70 comme crime de guerre après l’utilisation de l’agent orange au Vietnam dont les séquelles, cancers, malformations, continuent ravager les populations locales aujourd’hui. Un désherbant responsable de la destruction, de 1 300 000 hectares de forêts remis à l’état désertique.

Le glyphosate partage le même inventeur que l’agent orange, j’ai nommé Monsanto. C’est la version soft du désherbant.

Ce nouveau type de crime a été légiféré dans les années 70 dans les textes internationaux en ce qui concerne les attaques contre l’environnement lors de conflits armés (Conventions de Genève, Statut de Rome de la Cour pénale internationale) mais rien ne concernait la destruction environnementale hors conflit.

L’écocide, une loi un peu tendue politiquement

La loi écocide prévoit de rendre plus drastique tout cas de pollution environnementale avérée. Les contrevenants pourraient se voir condamner à des peines allant jusqu’à 7 500 000 euros d’amende et de la réclusion criminelle. En attendant, ce n’est pas la fête du slip non plus pour les cas les plus graves. Un bon exemple d’écocide condamné en France est le naufrage du pétrolier Erika en 1999, condamné pour avoir recouvert notre magnifique écosystème côtier de 30 000 tonnes de mazout gluant.

La loi a été présentée en première lecture aux sénateurs l’an dernier. Ceux-ci y avait répondu négativement « Observant que la criminalité environnementale s’accroît à l’échelle internationale tout en restant impunie, les sénateurs souhaitent poser les jalons d’un droit pénal de l’environnement qui permette de lutter contre les crimes qui menacent la planète » 

En d’autres mots, si tout le monde se contrefout de l’environnement à l’échelle de la planète, contraindre la France à des réglementations pour faire plaisir aux écolos n’a pas de sens si les autres continuent de polluer sans aucune forme d’éthique. Tout doit se jouer à des échelles internationales et se faire progressivement. C’est la même conclusion que l’état a eu sur le glyphosate. 

J’ai jeté une cigarette séchée jusqu’au filtre devant mon lieu de travail et je l’ai piétinée pour l’imbiber d’huile de caniveau, vais-je enfin finir en prison ?

On ne vous félicite évidemment pas, en milieu urbain une cigarette pollue jusqu’à 500 litres d’eau. Vous auriez pu faire attention, attendre une poubelle ou la mettre dans le magnifique cendrier de poche distribué gratuitement par la mairie de Paris pendant les beaux jours. Mais vous n’irez pas encore en prison.

Depuis 2018, ce geste est “impunément puni” d’une amende de 60 euros, bien rare si l’on en croit les fumeurs-pollueurs. Outre les policiers, la lutte est renforcée à Paris par une centaine d’agents arpentant la ville en civil avec un badge doré de cowboys que j’ai soupçonné de provenir d’une boutique de Farce et attrape. Les quelques privilégiés comme moi qui les ont rencontrés, la main dans le sac, se sont délestés de l’amende et de tous les numéros de leur carte d’identité. Une confiance juste mais pas toujours évidente à accorder à ces passants lambdas. Heureusement, si vous leur faites part de votre doute; une carte plastifiée inconnue au bataillon estampillée Mairie de Paris, vous est présentée avec peine. 

Avec la loi écocide, si Lafarge déverse du béton sur mon visage, restera-t-il impuni ?

Ces bétonnières nous ont rappelé les sombres heures de l’humanité en acceptant de jouer le jeu de l’État Islamique. Dans une affaire qui a fait grand bruit, le groupe a payé une taxe aux groupes armés en Syrie afin de continuer à produire du béton et assurer la sécurité de leurs employés. En cherchant à éviter la fermeture de leur site et perdre de juteux contrats, ils ont financé le terrorisme et perdu le respect pour l’éternité. Mais le groupe a semblé toucher le fond de sa cuve médiatique quand il a été accusé à deux reprises de déverser ses déchets à Paris. Vidéo à l’appui. Un mélange liquide de ciment et de fibres de plastique, rejeté directement dans la Seine. Cela dans le plus grand des calmes, reflet sans doute d’une culture d’entreprise aussi usée que leur béton à Roissy-Charles-de-Gaulle. 

Ce fait divers de pollution industrielle est d’autant plus grossier, en ayant lieu au beau milieu de la capitale sous les yeux de n’importe quel passant.  Il amène l’image  de marque du groupe dans le cercle des compétiteurs hors pairs en level de désinvolture publique et politique, et n’a plus rien à envier à Monsanto.

Pourtant, remercions ces conglomérats avares et maladroits de renforcer le cliché du conseil d’administration de boomers vendu au diable. Leur absolue déconnexion de la réalité permet de rendre visible, une fois de plus -une fois de trop ?- la réalité quotidienne de ces délits partout en France. Ce n’est très clairement pas les pires en la matière, loin de là.

Le scandale Lafarge c’est la goutte de béton qui a (re)fait déborder la poubelle de merde remplie chaque jour par des millier de sites industriels sur tout le territoire. Parfois en toute impunité depuis plus de 50 ans. Les plus avares de certains  de ces lobbys n’ont pourtant cessé de déployer une énergie considérable pour tenter d’agrandir les dimensions de leur fosse-septique-planète en faisant passer leur propres régulations, et contre-régulations. 

Nos continents ont du talent

Les États-Unis sont très forts en la matière. L’affaire du Téflon sortie à la fin des années 90 n’est toujours pas résolue. Ce produit miraculeux né pour l’habillage des tanks est un bon exemple de conséquences environnementales de rejets toxiques, à coup d’expertises médicales corrompues affirmant le faible danger du produit. Les années passant, de nombreux jokers d’auto-régulation et de communication publique ont été épuisés dans cette affaire. Résultat on en a toujours au fond de nos poêles et des études montrent que la quasi totalité de l’humanité à des traces de Téflon dans son sang. Une histoire racontée dans le film Dark Water.

Nous vivons à l’époque où ces poubelles industrielles explosent et jaillissent du sol dans tous les sens, sous forme de désastres écologiques. C’est à coup de green washing et de communiqués d’excuses que les groupes concernés courent planquer leurs geysers de merde en tendant les bras devant avec un grand sourire embarassé.  Les erreurs du passé quand elles ne sont pas toujours d’actualité ont tendance à être facilement mises sous silence. Toutefois les pieds des publics s’enfoncent dans les sols mous et pollués de culpabilité, la bâche en plastique ne suffit plus à la couvrir.

L’écocide des déchets radioactif

Jusqu’à ce qu’un traité international soit trouvé en 1993 pour interdire ces pratiques, les états-unis -pour ne citer qu’eux- avaient recours à  de glorieuses techniques pour stocker leurs déchets radioactifs. Après avoir stocké l’uranium dans des modèles standards de bidons, ils étaient nonchalamment balancés par-dessus bord dans l’Atlantique Nord. Puisque ça flottait, les équipage de la Navy tiraient dessus à la mitrailleuse pour qu’ils coulent au fond de l’Océan. On vous laisse avec ça ? Non. 

Jusqu’en 1993, 14 pays utilisaient les fonds marins comme décharge pour produits radioactifs avec le concours de l’OCDE. Liquides, solides, traités ou non, cuves de réacteurs nucléaire jetées à la flotte, sous-marins à armes et propulsion nucléaire coulés, comme le tragique destin du Kursk en 2000 (l’épave a été rapidement renflouée, d’autres reposent toujours au fond des mers). 

L’inventaire de l’andra  est là pour nous rappeler que nous sommes très, très forts en matière de gestion des déchets nucléaires. Le consensus scientifique admettait alors que le taux de dilution dans les océans rendait la manœuvre acceptable, faute de chercher de meilleures solutions. 

Parmi les 14 pays impliqués dans ces pratiques depuis 1946, la France a planqué 14 200 tonnes de déchets radioactifs conditionnés (comprenez, radioactivité réduite) et 3200 tonnes non conditionnées au fond des océans. Et puisque l’humanité apprend rarement de ses erreurs collectivement, en 2019 des liquides radioactifs ont fuité d’un centre d’enrichissement d’uranium en Corée du Nord. Selon un analyste sud-coréen, des fluides radioactifs censé arriver  “plus bas” dans une “réserve”, ont malencontreusement afflué dans la rivière Ryesong, puis dans le fleuve Han avant de finir dans la mer Jaune. La mer qui sépare les deux Corée de la Chine. Alors, facile de taper, mais le groupe Lafarge à côté, c’est les gentils de l’Histoire, en termes de pollution environnementale du moins.

N’en déplaise aux écolos engagés contre le stockage, on ne peut toujours pas faire disparaître ces déchets radioactifs. Certains scientifiques ont même parlé de les envoyer dans l’espace, au-delà de l’orbite terrestre. Une idée qui n’a pas fait son chemin, trop coûteuse et risquée si la fusée explose en pluie de débris au décollage.  

Comme il faut bien les mettre quelque part, nous préférons les stocker sur des sites sécurisés qui nécessitent 50 ans de travaux d’implantation et de recherches, 10 ans de construction et le concours de centaines d’ingénieurs et scientifiques. Sinon que l’on apporte une solution aux chercheurs. Ça a le mérite de ne plus être balancé depuis un bateau.

Le passionnant documentaire Into Eternity montre comment le complexe de Onkalo en Finlande a fait appel à des philosophes et des linguistes pour imaginer comment alerter une civilisation future qui tomberait dessus, qu’il ne faut SURTOUT PAS OUVRIR le bunker scellé pour l’éternité.

Évidemment peu de chance que ça marche, vous vous rappelez les tombeaux des Egyptiens ? Eux aussi se sont  posés la question de comment dissuader les gens d’ouvrir. Résultat: on a tout pillé pour remplir nos musées ou des collections privées. Au moins c’était pas radioactif. En introduction, nous parlions de comment les déchets toxiques ont eu la fâcheuse tendance à être utilisés jusque dans l’alimentaire avant d’être un fléau de retraitement de déchets. Parlons un peu d’un classique de l’histoire de l’humanité : le plomb.

L’histoire plomb, de notre bouche à son traitement

Dans la famille des métaux lourds, le plomb est une neurotoxine provoquant des dommages irréversibles au système nerveux et au cerveau. Le saturnisme. La surexposition au plomb, entraîne des symptômes tels que la cécité, l’insomnie, le cancer, la paralysie, l’insuffisance rénale, la perte d’audition. Les intoxications les plus sévères conduisent à de violentes convulsions, au coma, et à la mort. A ne pas mettre dans son vin. Une idée qu’avaient justement les Romains, pour le sucrer ou pour fabriquer leurs canalisations, ustensiles de cuisine, monnaies. On en retrouve en quantité dans les glaces de l’Arctique et dans les ossements, comme traces de son passé et de sa surconsommation antique. Certains chercheurs ont même théorisé que les ravages du saturnisme furent un facteur non négligeable dans la chute de l’Empire Romain. 

L’humain c’est pas bête, la toxicité du plomb est bien connue depuis l’antiquité. Malheureusement, il est fort pratique, encore aujourd’hui dans de nombreuses applications, et la mémoire est courte. Au XIXème siècle, on l’a redécouvert et utilisé massivement dans l’industrie, pulvérisé comme pesticide, l’arséniate de plomb, recouvert l’intérieur de nos tubes de dentifrice, boites de conserves, réservoirs d’eau potable. Son usage est extrêmement surveillé mais on en ingère toujours en plus ou moins faible quantité, parfois présent dans l’eau au détour d’une canalisation en plomb, dans les peintures, dans de nombreuses céramiques, présent dans les aliments par la contamination des sols ou de la chaîne alimentaire.

Le plus grand usage de plomb fut son adjonction dans les essences. Ce qui nous amène à la fabuleuse anecdote d’un inventeur, Thomas Midgley. Sa première grande invention  fut le plomb tétraéthyle qui réduisait les détonations dans les moteurs à explosion.

En 1923, trois énormes sociétés, General Motors,  Du Pont (un autre Monsanto like bien connu pour avoir inventé le téflon et en avoir contaminé le sang de la totalité de l’humanité), et la Standard Oil créent ensemble l’Ethyl Gasoline Corporation. Une grande époque.

Dès le début de son utilisation industrielle les employés étaient empoisonnés, victime d’étourdissements, d’hallucinations. Une quinzaine d’ouvriers succombèrent dès les débuts de la production d’essence au plomb, et beaucoup d’autres souffrirent de symptômes souvent violents, sans que l’on sache trop le nombre exact, la société s’étant débrouillée pour cacher les incidents compromettants comme les fuites, déversements accidentels et empoisonnements. Quand la presse se posait des questions face aux cas d’hallucination on dépêchait un porte parole qui lançait mollement « Ces hommes sont sans doute devenus fous d’avoir trop travaillé. ». 

Un jour, notre inventeur de l’éthyle, Midgley, fit une démonstration assez mythique aux journalistes, qui nous rappellent tout ce qu’il y a de plus critiquable dans le mensonge lorsqu’il s’agit de préserver des intérêts économiques au détriment de la santé publique. Face aux journalistes inquiets pour la santé des employés et  de l’omniprésence d’une essence toxique dans les millions de véhicules, il  se versa du plomb tétraéthyle sur les mains, se passa sous le nez un vase à bec rempli du produit pendant une minute, et conclut qu’il pourrait répéter la procédure chaque jour sans danger. La réalité est que notre homme connaissait parfaitement les périls de l’empoisonnement au plomb : ayant lui-même été gravement atteint d’une surexposition quelques mois plus tôt, il veillait à s’en tenir à distance, contrairement aux employés que ces groupes envoyaient à l’abattoir. 

L’histoire de Midgley dans la bêtise humaine, se poursuit, lorsque, encouragé par le succès de l’essence au plomb, l’homme se tourna vers un autre problème technologique de l’époque.

 Les réfrigérateurs des années 1920 contenaient des gazs toxiques qui pouvaient s’en échapper. Une fuite dans le réfrigérateur d’un hôpital de Cleveland tua à elle seule cent personnes en 1924. Notre inventeur entreprit noblement de créer un gaz stable, non inflammable, non corrosif et sans danger  à respirer. Avec un instinct très sûr pour le désastre, il inventa les chlorofluorocarbures, les CFC. On a rarement vu un produit industriel être adopté aussi vite et faire une telle unanimité. Leur production débuta dans les années 30 et ils trouvèrent aussitôt des centaines d’applications dans tous les domaines. Le problème c’est que les chlorofluorocarbures sont destructeurs jusqu’à l’extravagance. Cinq cents grammes de CFC peuvent capturer et annihiler plusieurs tonnes d’ozone atmosphérique. Ils restent dans l’atmosphère un siècle en moyenne sans jamais cesser leurs ravages. Les chlorofluorocarbures se sont ainsi révélés la pire invention du XXe siècle. 

Mais son inventeur maudit l’ignora parce qu’il mourut avant que l’on ait compris le phénomène. Atteint de polio, il avait inventé un dispositif digne d’un dessin-animé composé de poulies motorisées qui le soulevaient ou le tournaient automatiquement dans son lit. En 1944, il s’empêtra dans les cordes de sa machine et s’étrangla.  L’histoire de cet homme est un bon concentré du génie humain dans son talent et son désastre au travers d’inventions profitables, parfois catastrophiques jusqu’au bout.

Loi écocide ou pas, polluer on saura toujours faire, l’heure de s’améliorer

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est qu’on revient de très loin et le monde entier continuera à utiliser la planète comme une poubelle tant que des lois internationales n’y mettront pas un stop. Si à l’échelle d’un pays c’est déjà la croix et la bannière pour envoyer un document administratif ou faire passer une loi. A l’échelle du monde c’est encore plus lent. Les législations doivent s’adapter aux lois du marché. Certains poisons cachés au cœur de nos consommations n’ont pas trouvé d’équivalent ou de solution miracle. Interdire brutalement c’est un enjeu politique majeur. La bonne nouvelle, n’est-ce pas que les choses ne peuvent être pires ? L’ensemble des politiques internationales se mobilisent face à l’urgence environnementale. On trouvera toujours de nouvelles erreurs à faire, mais à priori, une entreprise ne pourra exister dans le futur en jetant des déchets partout, plus le passé est chargé, plus il devient difficile de mentir aux législations, et aux publics. La réflexion environnementale entre très tôt dans les processus de recherche et développement, les futurs décisionnaires sont de même sensibilisés durant leur études supérieures, voir dès l’enfance à des problématiques environnementales, puis des réglementations toujours plus drastiques. Une question de temps ?

ParAndréa Malange,
le

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